Le testament dans le dogme islamique

last-willLaisser un testament et tout particulièrement un testament écrit est un acte que presque toutes les sociétés et religions ont toujours encouragé. Mais l’évocation de la question du testament est parfois une question taboue de nos jours. Et pourtant, comme nous allons le découvrir, ce document revêt une importance primordiale pour celui qui le laisse, pour ceux qui en sont les destinataires et pour l’ensemble de la communauté. Pour rappel, la jurisprudence islamique a l’ambition de préserver cinq aspects essentiels d’un individu : son patrimoine, son honneur, son intelligence, sa vie et sa foi. Comme nous le verrons ultérieurement, l’écriture d’un testament a pour objectif de préserver au moins deux de ces aspects : le patrimoine et la foi d’une personne.

Pour mieux comprendre l’importance du testament dans le dogme islamique, nous allons aborder les sujets suivants :

  1. Les différentes raisons qui justifient l’écriture d’un testament
  2. Les différents types de testaments
  3. Des exemples de testaments d’illustres personnages dont nous pouvons nous inspirer

À travers cette discussion, nous allons découvrir et explorer la philosophie et l’importance du testament dans l’Islam sur le plan théologique, jurisprudentiel et humain.

Est-ce que laisser un testament constitue une prescription divine

L’obligation portant sur l’écriture d’un testament est clairement stipulée dans le verset 180 de la sourate 2, al-Baqarah :

« on vous a prescrit, quand la mort est proche de l’un de vous et s’il laisse des biens, de faire un testament en règle en faveur de ses père et mère et de ses plus proches. C’est un devoir pour les pieux. » (Kutiba `Alaykum ‘Idhā Ĥađara ‘Aĥadakumu Al-Mawtu ‘In Taraka Khayrāan Al-Waşīyatu Lilwālidayni Wa Al-‘Aqrabīna Bil-Ma`rūfi Ĥaqqāan `Alá Al-Muttaqīna)

Une des leçons que nous enseigne ce verset est la suivante : il n’y a pas de question d’âge, de fortune ou de raison sociale pour écrire un testament. Selon le tafsir al-Mizan de Allamah Tabatabaï, le langage utilisé ici est celui de l’obligation. Lorsque l’on prend le verset en langue arabe, le mot « al-kitabah » qui est utilisé est traduit ici par le mot « prescrit », utilisé dans le Saint Coran pour spécifier des commandements obligatoires. On retrouve ce concept dans d’autres versets, à titre d’exemple : 

« Ô les croyants ! On vous a prescrit aṣ-Ṣiyām comme on l’a prescrit à ceux d’avant vous, ainsi atteindrez-vous la piété » (Yā ‘Ayyuhā Al-Ladhīna ‘Āmanū Kutiba `Alaykumu Aş-Şiyāmu Kamā Kutiba `Alá Al-Ladhīna Min Qablikum La`allakum Tattaqūna) [Verset 183 – Sourate 2 al-Baqarah]

La lecture des traductions laisse parfois croire que l’écriture d’un testament devient une obligation que lorsque la mort est proche. Mais nous ignorons tous l’instant précis de notre décès. De surcroit, le Saint Prophète (saww) a dit :

« il n’est pas convenable pour un musulman de passer deux nuits sans avoir près de son oreiller ses dernières volontés et son testament. »

Le verset cité plus haut appuyé par cette narration permet de conclure que chaque individu devrait avoir en tout temps à portée de main son testament et ses dernières volontés écrits. Chaque fois que l’idée de la mort ou l’évocation de la mort traverse notre esprit, nous devrions soit les écrire, si cela n’est pas encore fait, soit les mettre à jour. Car, avec le temps, la situation personnelle, professionnelle, financière, religieuse et spirituelle d’une personne évolue. Il est donc tout à fait naturel que le contenu des dernières volontés et du testament évolue.

Faisons un petit aparté historique en rappelant que Syeda Fatema Zahra (ahs) a utilisé le verset 180 de la sourate 2, al-Baqarah, pour condamner l’usurpation des terres de Fadak. Après la mort du prophète, le califat donna l’ordre de confisquer les terres de Fadak qui avait été donné en héritage par le Prophète de l’Islam (saww), de son vivant, à sa fille Fatema (ahs). Pour justifier cet acte, les autorités mirent en avant une narration fictive disant :

« nous, Prophètes, ne laissons, de notre propre part, aucun héritage. »

Avec toute son éloquence et toute son érudition, Bibi Fatema (ahs) répondit à ses usurpateurs en délivrant un discours historique connu sous le nom du sermon de Fadak, dont voici un extrait :

« Vous, ô musulmans ! Est-ce que mon héritage doit m’être retiré par la force ? Ô fils d’Abu Ghahafah ! Réponds-moi. Est-ce qu’il est écrit dans le Coran que toi, tu dois hériter de ton père et que moi, je ne dois pas hériter du mien ? Il n’y a rien de plus incorrect que ça ! Vous êtes-vous éloignés intentionnellement du Livre de Dieu pour le lancer par derrière vos têtes, alors qu’il y est écrit : « Soulaymân hérita de son père David. » [Verset 16 – Sourate 27] Dans l’histoire de Yahyâ ibn Zakaryâ, il est dit aussi : « Ô Dieu, offre-moi un enfant pour qu’il hérite de moi et de la famille Jacob. » [Verset 6 – Sourate 19] Et il est écrit aussi : « Si quelqu’un laisse quelque chose en héritage derrière lui, il est raisonnable qu’il écrive un testament des plus méritoires, pour ses parents et ses proches ; et tous les pieux sont d’accord sur la question » [Verset 180 – Sourate 2] Comment avez-vous pu imaginer que moi je n’aurais aucun droit ni héritage de mon père ? N’existe-t-il aucun lien, aucune relation parentale entre nous ? Dieu a-t-il fait descendre un verset spécialement pour vous dans lequel mon père aurait été exclu ? Peut-être direz-vous que les fidèles à des religions différentes ne peuvent hériter les uns des autres et que moi, je n’ai pas la même religion que mon père ? Ou peut-être direz-vous encore que vous êtes plus informés que mon père et que mon cousin de ce que renferme le Coran ? »

Pourquoi est-il important de laisser un testament

Le respect d’une obligation religieuse

Comme évoquée en introduction, l’écriture d’un testament est avant tout une question légale qui vise à préserver le patrimoine d’un individu. Selon la jurisprudence islamique, un individu a le droit de redistribuer à sa guise le tiers de son patrimoine. Les deux tiers restants doivent être redistribués selon des règles très précises obligatoires prescrites par l’Islam, avec des proportions précises pour les membres de la famille, selon le niveau d’affiliation. Il devra se plier ces règles détaillées dans le Saint Coran. À titre d’exemple, voici quelques-unes de ces règles :

  1. Lorsqu’une personne est décédée, trois catégories de personnes en héritent, sur la base de la parenté. La première catégorie est constituée du père, de la mère, et des enfants du défunt, et en l’absence des enfants, les enfants de ceux-ci, leurs descendants, et parmi ces héritiers, celui qui est le plus proche du défunt en hérite. Et tant qu’il y a une seule personne de cette catégorie, les personnes appartenant à la deuxième catégorie n’ont aucun droit à hériter. La deuxième catégorie est constituée des grand-père et grand-mère paternels, des grand-père et grand-mère maternels, des frères et des sœurs, et en l’absence des frères et des sœurs, ce sont leurs enfants qui les remplacent. Et tant qu’il y a une seule personne de cette catégorie, les personnes appartenant à la troisième catégorie n’ont pas droit à l’héritage. La troisième catégorie est constituée des oncles et tantes paternels et maternels et de leurs descendants. Et tant qu’il y a une seule personne parmi les oncles et tantes paternels et maternels, leurs enfants n’héritent pas du défunt.
  2. S’il y a, dans la première catégorie, un seul héritier (par exemple, le père ou la mère, ou un seul fils, ou une seule fille), il hérite de la totalité des biens du défunt. S’il y a plus d’un fils ou d’une fille, les biens seront divisés et répartis entre eux de telle manière que chaque fils reçoive deux fois la part de chaque fille.
  3. Si le père, la mère, et une fille sont les seuls héritiers du défunt, et que celui-ci n’a pas deux frères ou quatre sœurs du même père (consanguins) que lui, ou bien un frère et deux sœurs du même père, l’héritage est divisé en cinq parts dont une revient au père, une à la mère, et les trois autres à la fille.

Ce sont là trois articles, parmi une trentaine, décrivant le mode de partage de l’héritage d’une personne. Elles sont extraites du Code pratique des musulmans d’Ayatollah Sistani, dans le chapitre portant sur l’héritage.

L’assurance d‘un partage conforme aux préceptes islamiques

Lorsqu’une personne ne laisse pas de testament, son patrimoine est redistribué selon les lois en vigueur dans le pays où il vit. Prenons l’exemple de la France et du Canada :

  1. En France, le principe suivant s’applique : si le défunt était non marié et sans enfant, les parents du défunt, en concurrence avec ses frères et sœurs, s’ils existent au jour du décès, viennent à la succession ; si le défunt était non marié et laisse des enfants, les enfants héritent à parts égales ; si le défunt laisse son conjoint, le conjoint survivant recueille la totalité de la succession en présence de collatéraux du défunt et en présence des parents, la succession est dévolue pour moitié au conjoint et pour moitié aux parents ; si le défunt laisse son conjoint et des enfants, en présence d’enfants communs au couple, le conjoint survivant recueille, sur option, soit l’usufruit des biens du défunt, soit la propriété du quart et en présence d’enfants non communs au couple, le conjoint recueille la propriété du quart des biens.
  2. Au Canada : s’il y a un conjoint et des enfants survivants et que la succession a une valeur nette de moins de 100 000 $, la totalité de la succession revient au conjoint survivant ; si une personne laisse son conjoint et un enfant dans le deuil, ces derniers reçoivent la moitié de la succession après que 100 000 $ ont été versés au conjoint survivant ; s’il y a plus d’un enfant, le conjoint reçoit 100 000 $ et un tiers du reste de la succession et les deux autres tiers sont divisés entre les enfants ; s’il y a un conjoint survivant et aucun enfant, la totalité de la succession revient au conjoint ; s’il y a des enfants, mais aucun conjoint survivant, la totalité de la succession est répartie en parts égales entre les enfants ; si un des enfants est décédé et qu’il a des enfants (les petits-enfants du défunt), ces derniers recevront la part de leur parent ; s’il n’y a ni conjoint, ni enfant ou ni petit-enfant survivant, les parents survivants hériteront.

Ces deux exemples nous montrent que les règles de redistribution de la majorité des pays ne sont pas conformes au code pratique islamique. Aussi, lors de l’écriture d’un testament, une personne doit s’assurer de stipuler que deux tiers de son patrimoine seront redistribués selon le code islamique. Pour cela, il devra préciser textuellement son souhait de voir son patrimoine partagé selon la jurisprudence chiite Jaffari duodécimaine détaillé dans le Code pratique d’Ayatollah Sistani ou de toute autre Mardjà dont vous suivez la jurisprudence. Ceci constitue la première raison fondamentale justifiant l’écriture d’un testament.

Préservation de la sérénité et de la paix au sein des familles et de la communauté

Sur le plan social et humain, l’écriture d’un testament a une importance fondamentale, car elle permet d’éviter qu’il y ait des doutes ou des confusions entre les bénéficiaires au moment de la redistribution. Trop souvent, l’absence de testament conduit à des déchirements au sein des familles qui s’étendent à l’ensemble de la communauté, déstabilisant ainsi son unité.

Il est inutile de faire la liste des frères et des sœurs qui refusent de se parler, qui vont jusqu’à s’intenter des procès couteux et humiliants en raison de l’absence ou par manque de clarté d’un testament. Lorsque ce genre d’événement se produit, les familles subissent une véritable calamité. Il n’est pas rare de voir des gens de la communauté, parfois par pure amitié, souvent par appât du gain, par pure ignorance ou par plaisir, commencer à soutenir l’une ou l’autre des parties impliquées dans ces luttes fratricides pour le contrôle des héritages. C’est à ce moment-là que le mal se propage au sein de la communauté. On comprend alors beaucoup mieux pourquoi Imam Sadiq (as) disait :

« celui qui n’écrit pas un testament verra son niveau intellectuel et son humanité diminuée. »

À travers ces mots, Imam Sadiq (as) nous invite à prendre conscience du fait qu’une précaution aussi simple que l’écriture d’un testament permet d’éviter bien des drames au sein des familles et de préserver les liens de fraternité et de parenté (silatur Rahim) : préserver ces liens est une obligation durant notre existence et même après notre mort. Mais durant notre existence, nous devons prendre les précautions et les mesures nécessaires à préserver ces liens au-delà de notre mort.

Assurance de l’accomplissement des devoirs moraux, religieux et spirituels

On ne répètera jamais assez : la mort peut frapper n’importe qui n’importe quand. La mort peut nous laisser avec des obligations morales, religieuses et spirituelles en suspens. Ce sont des dettes à payer, des prières jamais rattrapées de notre vivant, un Hajj obligatoire jamais effectué, des pardons jamais accordés ou des excuses jamais présentées, etc. Le testament est le lieu où il faudra prendre le soin de consigner l’ensemble de ces obligations importantes, tant spirituellement que sur le plan religieux. On s’assure ainsi que les descendants et les héritiers soient au courant, en espérant qu’ils soient assez consciencieux et droits pour honorer ces dernières volontés. Ce qui est certain c’est qu’au moins, au regard Dieu, vous avez fait votre devoir : si les ayants droit ne respectent pas vos volontés testamentaires alors ce seront eux qui en répondront devant Dieu.

Faire un testament est, à ce titre, le signe d’une personne intelligente, possédant une conscience et douée d’un esprit visionnaire, car il peut, par ce biais, anticiper les choses et éviter que des injustices n’aient lieu. L’emphase donnée à cette obligation religieuse trouve là toute son explication. Le Saint Prophète (saww) disait d’ailleurs :

« celui qui quitte ce monde après avoir laissé un bon testament meurt de la mort d’un martyr. Une personne qui meurt sans avoir laissé un testament meurt de la mort d’un ignorant. »

Ceci n’est pas sans rappeler cette tradition :

« Quiconque meurt sans avoir connu l’Imam de son temps, mourra en ignorant. »

Ces deux narrations sont liées, car chaque individu sera ressuscité avec l’Imam de son temps, comme le Saint Coran le dit :

« Le jour où Nous appellerons chaque groupement d’hommes par leur chef » [verset 71 – Sourate 17]

pui interrogé au sujet de leurs biens, de ce qu’ils ont laissé derrière eux et donc de son testament et de ses dernières volontés

Quelles sont les différentes formes de testament ?

Dans l’Islam, de manière générale, il existe trois types de testaments, qui sont complémentaires, chacun couvrant des sujets différents et complémentaires :

  1. Les volontés relatives à des considérations spirituelles, religieuses, sociales et financières, appelées des volontés de convenance (wassy-ul ahdya)
  2. Les volontés relatives à la redistribution du patrimoine (wassy-ul tamlikyah)
  3. Les conseils et les recommandations

Si une personne souhaite laisser un bon testament derrière lui, il devra écrire un document qui intègre ces trois types, qui, pris indépendamment, sont indispensables, mais insuffisants.

Les volontés de convenance (wassy-ul ahdya)

Les volontés de convenances correspondent à tous les droits et les devoirs qu’un individu n’a pas été en mesure d’honorer de son vivant. Ces droits et ces devoirs peuvent être à l’égard de Dieu ou des créatures de Dieu. Pour simplifier les choses, ce sont les dettes, tant matérielles que morales non remboursées durant l’existence. Pour que ce soit plus clair, prenons un exemple pour décrire chaque cas.

  1. Les droits et devoirs vis-à-vis de Dieu : à partir du moment où un individu décide d’adopter l’Islam, dix principes pratiques (appelées Furu’ ud-din). Parmi eux, on trouve par exemple les prières quotidiennes, le jeûne ou encore le hajj (le grand pèlerinage). Selon l’âge, la richesse, l’état de santé ou le sexe, tous ces principes ne sont pas obligatoires pour une personne musulmane. Mais à partir du moment où cela le devient, si elle ne l’accomplit pas avant qu’elle ne meure, elle laissera une « dette » vis-à-vis de Dieu, ou une dette religieuse. Par sécurité, il est important de demander, dans son testament, à ce que quelqu’un « rembourse » pour vous ces dettes, si vous perdiez la vie avant de pouvoir le faire. Par exemple, toutes les prières non accomplies et non rattrapées avant la mort sont des formes de dettes dont il faudra s’acquitter. Là aussi, il est important de garder un décompte des prières manquées non rattrapées et de mettre à jour régulièrement ce chiffre dans le testament. Et il faudra surtout préciser que les ayants droit prennent les dispositions pour faire faire ces prières manquées, si eux ne le font pas. Il en est de même pour le hajj et les autres obligations religieuses.
  2. Les droits et devoirs vis-à-vis des autres : vis-à-vis des autres, ce sont les sommes d’argent que nous n’avons pas eu le temps de rembourser, ce sont des excuses que nous n’avons pas présentées pour des souffrances infligées aux autres, etc. Ce sont là autant de formes de dettes, tant financières, morales que spirituelles. Le nom de chaque débiteur devrait être consigné ainsi que le détail précis de ce qui leur est dû. Il est important de les consigner afin que les héritiers remboursent ces dettes financières ou transmettent nos excuses. Rappelons que selon les Ahl ul-bayt (as), une personne ne pourra obtenir le pardon de Dieu pour une faute commise sur une autre de ses créatures que si celle-ci lui accorde son pardon.

Mais une chose est sure : de notre vivant, essayons autant que possible de régler nos dettes, tant religieuses, morales que financières. Qui sait si les héritiers pourront ou voudront respecter les requêtes que nous laisserons dans nos testaments ?

Terminons cette explication par une petite anecdote qui monte l’importance de cette partie du testament. Notre sixième Imam Ja’far Sadiq (as), dans ses derniers instants, demanda à ce qu’on prenne soin de rembourser les soixante-dix dinars qu’il devait à son cousin. Or c’est précisément ce cousin qui avait tenté de nuire à l’Imam (as). Malgré cela, l’Imam (as) avait à cœur d’honorer ses obligations, même si la personne en face était un ennemi ou un adversaire.

Les volontés légales au sens de la jurisprudence (wassy-ul tamlikya)

Dans cette section, nous n’allons pas aborder dans le détail les différentes règles et conditions de partage de l’héritage. Nous allons présenter les grands principes avant de nous concentrer sur l’esprit et la philosophie derrière le mode de partage islamique du patrimoine. Pour ceux qui souhaitent avoir une analyse détaillée du mode et des règles de partage, nous les invitons à aller consulter l’excellent ouvrage de Syed Muhammad Rizvi intitulé « Écrire un testament islamique » qui est traduit en français (traduction de Alec Cassam Chennai aux éditions Al-Ma’arif Publications).

Avant d’effectuer le partage du patrimoine d’un individu, il faudra d’abord déduire toutes les obligations monétaires religieuses ou légales du défunt : les dettes, les taxes ou tout autre bien qu’il a achetés et pas encore payés, les impôts aussi bien islamiques (khums et Zakat) que ceux du pays où il vivait, etc. Il faudra aussi retrancher les frais liés à l’enterrement, les frais pour le Hajj (s’il ne l’a pas effectué), etc.

Une fois toutes ces ponctions effectuées, ce qui reste sera partagé selon les principes évoqués dans la première partie :

  1. Deux tiers sont divisés entre les ayants droit selon les règles précises édictées par la jurisprudence islamique. Le détail de ces règles est en général disponible dans les codes pratiques du Marjà ou savant islamique dont un individu suit les règlements (fatwas). S’agissant des règles jurisprudentielles de l’Ayatoullah Sistani, le livre de Syed Muhammad Rizvi présenté plus haut est un excellent document de référence.
  2. Le partage du tiers restant est laissé à la discrétion de l’individu. Rappelons que le verset 180 de la sourate 2, al-Baqarah évoqué précédemment, porte tout particulièrement sur ce tiers

« on vous a prescrit, quand la mort est proche de l’un de vous et s’il laisse des biens, de faire un testament en règle en faveur de ses père et mère et de ses plus proches. C’est un devoir pour les pieux. »

Attardons-nous un peu sur ce fameux tiers. Il y a bien des manières de partager cette part. Mais selon les traditions des Ahl ul-bayt (as), il est conseillé de considérer les recommandations (Mustahabat) suivantes :

  1. Dons pour aider les personnes démunies ;
  2. Dons en faveur de ses propres parents ;
  3. Pour les hommes, dons en faveur de son épouse afin d’accroître sa part d’héritage ;
  4. Dons en faveur des filles qui ont reçu des parts moins importantes ou aux enfants plus pauvres que les autres ;
  5. Dons pour la préservation de la religion ou pour des œuvres qui apporteront des bénéfices perpétuels au défunt comme la contribution à la construction d’une école, d’un orphelinat, d’un hôpital ou encore de puits dans des villages n’ayant pas accès à de l’eau potable, etc.

Les conseils et les recommandations

Les conseils et les recommandations qu’un individu laisse à sa descendance, ses parents, ses frères et sœurs à ses amis et à sa communauté font partie de ses dernières volontés et de son testament. C’est, malheureusement, la partie la plus négligée, malgré l’importance qu’elle revêt. Trop d’effort et d’attention sont accordés à l’héritage matériel et nous ne prenons pas le temps de réfléchir et d’écrire proprement notre héritage moral, spirituel et intellectuel constitué de nos conseils et de nos recommandations.

Si nous prenons l’exemple des enfants, personne ne peut mieux les connaître que les parents : ils connaissent les moindres forces et faiblesses de leurs progénitures. Et lorsque vient le temps d’écrire un testament qui mieux que les parents peuvent laisser des recommandations adéquates et adaptées à leurs enfants ? Si nous savons qu’un de nos enfants est dans une situation de faiblesse, on demandera à un autre, plus solide, de le soutenir. Si l’un de nos enfants est dans le besoin, on demandera aux autres enfants de veiller sur lui. Si un autre est trop fougueux, on lui conseillera de contrôler son tempérament. Si deux de nos frères et sœurs ne se parlent pas, connaissant leurs caractères, on leur demandera de se réconcilier, etc.

À travers ces conseils et ces recommandations, nous pouvons assurer le développement personnel, intellectuel, social, familial et professionnel tant des enfants, conjoint (e), fratrie, amis, mais aussi de la communauté. Et s’ils sont proprement réfléchis et écrits, ils auront un écho sur les futures générations, à travers le temps. C’était exactement le sens du testament qu’Imam Ali (as) a laissé à Imam Hassan (as).

Inspirons-nous de testaments d’illustres figures de l’Islam

Dans l’histoire, il y a eu des testaments illustres qui se sont transmis de génération en génération pour nous éduquer, nous inspirer et nous guider. Mais il y a aussi des testaments qui auraient dû être écrits, mais qui ne furent pas permis. Explorons cela plus en détail.

Le testament de Muslim ibn Aqil

Muslim était le fils d’Aqil, demi-frère et fidèle compagnon d’Imam Ali (as). Sa mère s’appelle Khalila (ou Halila). Elle était une esclave qu’Aqil avait achetée en Syrie. Sa femme était Rokaya, l’une des filles de l’imam Ali (as). Lorsqu’Imam Hussayn (as) décida de s’élever contre le despotisme de Yazid ibn Mu’awya, la population de la ville de Kufa en Iraq envoie une lettre à l’Imam pour lui exprimer leur volonté de se joindre à son mouvement. Pour s’assurer de la sincérité et de l’engagement des habitants de Kufa, Imam Hussayn (as) envoie son cousin, qui était à la fois son beau-frère, mais aussi l’un de ses plus fidèles compagnons, pour les rencontrer. Pour montrer que sa démarche était pacifique, il emmène deux de ses jeunes garçons. Yazid, en apprenant que Muslim tentait de consolider l’appui de la population à l’égard d’Imam Hussayn (as), nomme Obeidullah Ibn Ziyad pour contenir toute volonté de révolte contre le pouvoir omeyyade. Obeidullah va donc isoler, arrêter et finalement faire exécuter Muslim, en le jetant du haut des murs du palais du gouverneur. Il fut le premier martyr des événements de Karbala. Peu de temps après, ce sont les deux jeunes fils de Muslim qui furent exécutés par les soldats d’Obeidullah.

Avant de se faire exécuter, Muslim va demander trois choses à Obeidullah, trois choses qui vont constituer le testament de Muslim ibn Aqil. Il lui demanda :

  1. De lui accorder un enterrement conforme aux rites islamiques ;
  2. De prévenir Hussayn ibn Ali (as) que les gens de Kufa vont le trahir ;
  3. De rembourser en son nom une personne à qui il devait de l’argent.

Obeidullah le regarda avec un sourire narquois et lui dit qu’il n’allait en aucun cas honorer ses deux premières demandes. Par contre, il lui promit de payer la dette, car faire autrement aurait été indigne d’un arabe digne de ce nom.

Cette anecdote nous enseigne deux choses :

  1. Même pour des despotes, honorer les dettes avait une importance telle qu’ils étaient prêts à faire le nécessaire même pour leurs ennemis. L’Islam y accorde la même emphase, si ce n’est plus, mais pas pour l’honneur, mais pour le salut de l’âme ;
  2. Bien qu’étant sur le point d’être tué, conscient du fait que ses deux très jeunes enfants qui l’accompagnaient étaient totalement livrés à eux-mêmes, la première chose qui le préoccupe au moment où il va mourir c’est ce qu’il va répondre à Dieu de ce qu’il a fait en ce monde et notamment cette dette qu’il n’a pas pu payer avant sa mort.

Muslim savait qu’en aucun cas Obeidullah n’allait accéder à ses deux premières volontés. Pourquoi alors demander en sachant l’issu ? Par conscience et par sens de la responsabilité. Il était de son devoir, en tant que serviteur et fidèle compagnon d’Imam Hussayn (as), de le prévenir de la menace qui pesait sur lui. Il était de son devoir vis-à-vis de Dieu de réclamer un enterrement conforme aux rites islamiques. Muslim (as) a fait sa part du « travail » en exprimant son intention et sa volonté. Devant Dieu, il a accompli ses devoirs. C’est ensuite Obeidullah qui est responsable devant Dieu du respect des volontés de Muslim (as).

En écrivant un testament, on se met « en règle » vis-à-vis de Dieu.

Le testament du Saint Prophète (saww)

Dans l’histoire, il y a des testaments qui auraient dû être écrits, mais ne le furent pas. Celui du Saint Prophète (saww) fut de ceux-là. Cet épisode est connu sous le nom de la calamité du jeudi. Il est relaté dans les ouvrages de référence sunnites comme le Sahi Boukhari, Sahi Muslim ou encore le Musnad d’ibn Hambal. Ce qui n’empêche pas que certaines des figures responsables de l’affront fait au Saint Prophète (saww) soient encore aujourd’hui vénérées par beaucoup de musulmans à travers le monde.

Ibn Abbas explique comment le Saint Prophète (saww) mourant demanda à ce qu’on lui apporta de quoi écrire afin de rédiger des recommandations afin de préserver la communauté islamique contre l’égarement. Face à cette demande, certains compagnons comme Omar ibn Khattab doutèrent que le Saint Prophète (saww) puisse être en pleine capacité de ses moyens et affirmèrent que le Saint Coran était suffisant. Il va s’en suivre une discorde entre certaines des personnes présentes. Peiné par ce qu’il voyait et entendait, le Saint Prophète (saww) les intima de sortir.

Une question légitime était de comprendre pourquoi ne pas juste obtempérer et écouter et laisser le Saint Prophète (saww) dicter ce qu’il avait à dire ? Est-ce par peur que le contenu des recommandations soit un rappel l’importance de rester accrocher à deux choses pour éviter l’égarement : le Saint Coran et les Ahlulbayt (as). Beaucoup contestent cette lecture qui remet en cause le piédestal sur lequel certains compagnons du Saint Prophète (saww) ont été mis, considérant cela comme un moyen de les dénigrer, de renier leur proximité ou leur affection pour le Saint Prophète (saww) ou tout simplement une remise en question pure et simple des fondements de leur légitimité. De par même sa position unique, contredire un commandement du Saint Prophète (saww) soulève des questions quant au respect et l’obéissance de certaines figures.

Rappelons que le Saint Coran dit :

  1. « Quiconque obéit au Messager obéit certainement à Allah. » [Verset 80 – Sourate 4]

  2. « Il n’appartient pas à un croyant ou à une croyante, une fois qu’Allah et Son messager ont décidé d’une chose d’avoir encore le choix dans leur façon d’agir. Et quiconque désobéit à Allah et à Son messager s’est égaré, certes, d’un égarement évident. » [Verset 36 – Sourate 33]

  3. « Vous qui croyez ! Obéissez à Allah et à Son messager et ne vous détournez pas de lui quand vous l’entendez (parler) » [Verset 20 – Sourate 8]

Le Prophète (saww) est par essence inspiré par Dieu et chacun de ses actes, paroles ou silences est en totale soumission à Dieu.

Le testament d’Ayatollah Mar’ashi Najafi

Il y a des testaments de grande valeur qui furent écrits par des hommes illustres et il est nécessaire et essentiel de les faire découvrir à l’ensemble de la communauté. Ce sont non seulement des sources d’inspiration, mais aussi des textes riches en enseignements. Celui laissé par Ayatoullah Marashi Najafi est de cette qualité et d’une excellence particulière. Avant de parler du contenu du testament, voici un aperçu de la vie et de l’œuvre de ce grand savant.

Syed Abul Ma’ali Shahab ad-Din Muhammad Hussain ibn Syed Mahmud Mar’ashi est né dans la cite sainte de Najaf en 1315 AH (1er juillet 1897). Son père était un juriste respecté et connu qui enseignait au sein du Hawza de Najaf. C’est sous la supervision de son père qu’il entame son éducation religieuse. Il décide plus tard de partir à Samarra et Kadhimiya pour y suivre des études approfondies. Après un voyage à Mash’ad pour visiter le mausolée d’Imam Ridha (as), il s’installe à Qom afin de finir ses études approfondies sous la supervision de Shaikh Abdul Karim Hairi. En plus de la théologie et de la jurisprudence, Syed Mar’ashi a étudié les mathématiques, l’astronomie et la médecine avec un très grand nombre de savants et d’érudits.

Il est devenu l’un des érudits les plus respectés du Hawza de Qom. Peu après qu’il commence à enseigner, il fut proclamé Marja Taqleed (autorité religieuse) par les autres enseignants du Hawza. Durant Presque 67 ans d’enseignement, il forma des juristes et des savants illustres comme Shaikh Murtadha Mutahhari, Shaikh Ibrahim Amini, Shaikh Hussain Mazaheri, Syed Ali Qadhi Tababatai, ou encore Syed Murtadha Askari.

Quand il vivait encore à Najaf, Ayatollah Mar’ashi était très préoccupé par la perte de l’héritage culturel chiite. Le fait que de nombreux livres et manuscrits rares étaient en la possession des fonctionnaires coloniaux britanniques. Avec le maigre traitement qu’il recevait en tant qu’étudiant, Ayatollah Mar’ashi commença à acheter autant de livres, ouvrages et manuscrits qu’il pouvait. Quand il était à court d’argent, il offrait ses services aux familles de défunts pour effectuer les prières ou les jeûnes que les personnes décédées n’avaient pas effectués de leurs vivants (Qadha). Il commença aussi à travailler de nuit dans une usine. Et il ne mangeait qu’une fois par jour. Et avec tout l’argent qu’il parvenait ainsi à récolter, il achetait des livres et des manuscrits. Avec le temps, il amassa une collection impressionnante et unique.

Lorsqu’Ayatollah Mar’ashi est parti vivre à Qom, il apporta cette bibliothèque qu’il installa dans sa demeure, qui deviendra très vite un lieu de fréquentation de prédilection des chercheurs, enseignants et étudiants du Hawza de Qom. Avec la taille croissante de la collection, une parcelle de terre fut achetée et en 1390 AH (1970), pour accueillir la librairie de 1500 ouvrages et manuscrits rares. Entre temps, Ayatollah Mar’ashi avait fait don de nombreux ouvrages à diverses bibliothèques à travers l’Iran. Avec le nombre croissant de visiteurs et d’ouvrages, le manqué d’espace amena Ayatollah Khomeini à émettre en 1989 un décret autorisant l’expansion de la librairie conformément aux plans de Dr Mahmud Marashi, le président de la librairie. Le nouveau bâtiment occupait presque 1500 m2. De nos jours, l’ancien édifice et le nouveau bâtiment de la grande librairie occupent une surface totale de 1950 m2.

Syed Mar’ashi Najafi ne verra pas la fin de la construction de la librairie. Quelques semaines après avoir posé la première pierre, il meurt d’une crise cardiaque le 31 octobre 1990. Conformément à ses dernières volontés, sa dépouille repose à l’entrée de la librairie.

Cette grande personnalité a laissé un testament moral et spirituel exceptionnel, qui est actuellement exposé à l’entrée de la bibliothèque. Au-delà des paroles d’un père à son fils, ce sont les recommandations d’un guide spirituel pour les musulmans. Nous n’allons pas retranscrire ici l’intégralité du testament, mais seulement mettre en lumière quelques passages pour montrer toute la beauté, la profondeur et la richesse de cet homme. Mais surtout, c’est l’exemple même des testaments auxquels nous devons penser et que nous devons laisser à nos enfants :

Soyez toujours prêts à servir la religion de l’Islam et attachez-vous à défendre la vérité. Aujourd’hui, la religion de l’Islam pleure « Hal min Nasirin Yansuruni, hal min Zaabbin Yazubbu ‘Anni » ? Y a-t-il une aide qui viendra me sauver ? Y a-t-il un sauveur qui viendra me secourir ? O mon fils, à notre époque, il y a très peu de gens qui répondent à cet appel de l’Islam, et qu’Allah (swt) récompense les rares qui le font.

Réfléchis toujours profondément sur les versets du Saint Coran et suis les conseils et les instructions qu’ils contiennent. Visite souvent les tombes [des personnes décédées] et rappelle-toi, « où ces personnes étaient hier, ce qu’elles étaient, comment elles étaient et ce qu’elles sont devenues aujourd’hui. » Ne t’assieds pas et ne participe pas à des rassemblements vains et inutiles. Il a très peu de rassemblement, de nos jours, où les ragots, la calomnie et les mensonges ne sont pas présents, ou plutôt n’existe pas.

Entretiens de bonnes relations avec tes proches parents, car cet acte te donnera l’inspiration pour faire de bonnes actions et gagner des bénédictions [de Dieu] et une augmentation de tes moyens de subsistance et de ta durée de vie.

Abstiens-toi toujours de médire des serviteurs d’Allah, et par-dessus tout, reste à l’écart de tout ragot au sujet des savants, car cela équivaut à consommer la viande empoisonnée de cadavre.

Persiste dans l’apprentissage des connaissances religieuses. Continue à y progresser chaque jour et sois pleinement impliqué dans sa propagation.

O mon fils, considère ta vie comme précieuse et ne la gaspille pas dans de vaines discussions. Allah (swt) n’est pas satisfait d’un jeune homme qui gaspille son temps.

O mon fils, reste toujours en état de pureté (taharat), par cet acte, l’âme d’une personne reste sereine et libérée du chagrin.

Que faut-il en retenir?

Après avoir analysé la philosophie des testaments dans le dogme islamique, il est essentiel de garder à l’esprit :

  1. Il est important de laisser un testament portant sur le partage de nos biens et de nos capitaux selon les principes dictés par la jurisprudence islamique afin d’éviter toutes les formes de conflits entre les membres de sa famille et tout particulièrement des enfants ;
  2. Il est important de ne pas négliger le testament religieux qui consiste à consigner ses obligations religieuses restant à honorer comme les dettes, les prières à rattraper ou des jours de jeûnes à effectuer…
  3. Il est obligatoire et fondamental de laisser un testament moral et spirituel laissé à sa descendance, sa famille, sa communauté, au sens plus large, et, pourquoi pas, les générations à venir.

Les testaments moraux et spirituels ont une puissance et un degré d’impact immense. Ils se gravent dans le cœur de ceux qui ont un peu de conscience et de valeur humaine. Si l’on imagine juste un fils à qui un père mourant recommande de veiller sur sa sœur ou un autre membre de la famille qui est fragile ou dans la détresse. Malheureusement, c’est une forme de testament bien trop marginalisée et négligée à notre époque, l’aspect matériel prenant trop souvent le pas. À nous de lui redonner sa place et son importance dans nos pratiques en tant que communauté islamique.

Source: Discours de Sayed Ammar Nakhshawani sur les dernières volontés d’Imam Ali (as), le Saint Coran, voice of human justice par George Jordac, le Nahjul Balagah et ainsi que diverses recherches complémentaires

Préparé et proposé par www.al-misbah.org 

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