Introduction à la philosophie du jeûne

ramadhan-3« ô les croyants ! On vous a prescrit as-Siyam (le jeûne) comme on l’a prescrit à ceux d’avant vous, ainsi atteindrez-vous la piété » (chapitre 2, verset 183).

Il est coutume de penser que le jeûne se réduit au fait de s’abstenir de boire et de manger du lever du soleil au coucher du soleil. En effet, concevoir le jeûne de la sorte c’est le réduire à une pure contrainte physique, car priver le corps de ce dont il a besoin est chose difficile. C’est pourquoi nous voyons un grand nombre de personnes se plaindre en longueur de journée de la rudesse de l’acte imposé par Dieu. D’ailleurs, nous ne pouvons blâmer ces gens tant le jeûne peut paraître au premier abord comme un acte contre nature.

De plus, on peut se demander pourquoi Dieu a rendu cet acte obligatoire pour tout musulman adulte alors qu’il va à l’encontre du bon sens. Surtout qu’il y a un principe de base dans l’islam qui est le suivant : tout ce que Dieu a rendu obligatoire est dans l’intérêt de l’Homme c’est-à-dire s’il accomplit tel acte il en retirera un bienfait. Autrement dit, cet acte est bon pour l’Homme. Il en est de même dans le cas contraire : tout ce que Dieu a interdit est mauvais pour l’Homme c’est-à-dire cet acte est néfaste pour l’Homme donc il est dans son intérêt de ne pas l’accomplir.

Partant de ce principe, le jeûne devrait être un bienfait et non une source de souffrance, un acte joyeux et non un acte nous rendant malheureux. Dans ces conditions, peut-on dire que Dieu va à l’encontre de l’intérêt de l’Homme?

Dieu éprouve-t-Il une quelconque joie de voir sa créature malheureuse? En retire-t-Il un bénéfice ou une espèce de jouissance? Nous avons là l’image d’un Dieu tyran.

Or, le concept même de Dieu va l’encontre de cette description. Assimiler Dieu à un tyran est de l’anthropomorphisme c’est-à-dire projeter notre propre image sur celle de Dieu, car l’essence même de Dieu est la bonté sans quoi nous ne serions plus en présence de Dieu. Dans ces conditions, comment concilier cette essence à l’acte de jeûner? En réalité, ce contresens vient du fait de la non-compréhension de l’Homme ou du moins de la falsification du sens premier du jeûne par l’Homme commun. Rappelons-le, le jeûne pour l’Homme commun est une pure privation physique et en effet si nous restons sur le plan matériel le jeûne apparaît comme contre nature. C’est pourquoi il faut transcender ce sens premier pour se diriger vers le sens spirituel.

Tout d’abord, selon le verset précité, le but du jeûne est d’atteindre la piété. En ce sens, il n’a plus grand-chose à voir avec la privation. Même si la sensation de faim existe, il n’empêche que cette dernière est transcendée par les bienfaits spirituels. En effet, le sens premier du jeûne est de se rapprocher de Dieu, de devenir meilleur, c’est l’occasion d’effectuer un travail sur soi. Cela signifie que toute notre attention doit être dirigée vers Dieu et ainsi tout notre corps se met en état de jeûne c’est-à-dire nous devons nous abstenir d’effectuer une quelconque mauvaise action même avec une seule partie de notre corps. Très concrètement cela signifie qu’au lieu d’utiliser notre langue pour dire ou faire du mal à autrui nous devrions l’utiliser pour glorifier Dieu ou pour dire des choses agréables à notre prochain. Au lieu d’utiliser notre pensée pour échafauder un mauvais plan, il serait plus judicieux de réfléchir à la condition humaine, au sens de notre existence ou même de réfléchir à la beauté de la nature.

Cela signifie que le jeûne ne peut se réduire à une pure privation physique, mais qu’au contraire il a pour vocation de nous élever spirituellement, de nous faire prendre conscience que nous ne sommes pas qu’un simple corps matériel voué à se décomposer. À partir de là, lorsque nous commettrons un acte contraire à la fin visée par le jeûne nous ressentirons une contradiction au plus profond de notre être. Y a-t-il encore un sens à jeûner lorsque nous faisons du mal à notre prochain? Quels bénéfices en retirons-nous lorsque nous passons notre journée à dire du mal de nos semblables? De toute évidence, en agissant de la sorte nous manquons au sens premier du jeûne qui est la piété.

Nous en convenons, jeûner de la sorte est assez déroutant pour l’homme commun, car il est habitué à agir sans réfléchir, à croire en Dieu sans comprendre le sens de cette croyance, à ne pas porter attention au vrai message de la religion, à effectuer des actes cultuels sans saisir toute la dimension spirituelle de ses actes. Il n’est pas question ici de dénigrer la pratique que nous avons de la religion, mais d’essayer de comprendre toute la portée de ce mois béni de Ramadhan.

C’est pourquoi, si nous voulons saisir dans son entièreté la signification du mois de Ramadhan et en retirer les bénéfices, nous ne pourrons faire l’économie d’effectuer un travail sur soi. Pourtant, lorsque nous voulons accomplir des actes d’adoration il nous arrive de ne pas en avoir envie du fait de la routine dans laquelle nous sommes tombés c’est-à-dire que le fait d’accomplir le même acte tous les jours nous fait oublier le sens premier de l’acte, d’où la pratique mécanique des actes cultuels.

Dans un second temps, comment devons-nous procéder pour accomplir de moins en moins de mauvaises actions? Quelle technique pouvons-nous mettre en place pour nous débarrasser des actes négatifs?

Causes de la routine et quelques techniques pour en sortir

Le manque d’envie dans l’adoration est d’abord dû aux mauvaises actions que nous effectuons en longueur de journée. C’est pourquoi il nous faut réfléchir sur nos actes passés ou du moins ceux précédents le moment où haut l’envie est absente. Ce retour vers le passé nous permettra de comprendre le moment présent, mais pour améliorer nos actes futurs nous devrons nous baser, réfléchir sur nos actes présents. En résumé, pour comprendre le présent nous allons devoir nous tourner vers le passé et pour améliorer le futur nous devrons nous en tenir au temps présent.

Quelques techniques pour sortir de la routine dans les actes d’adoration :

  1. Lors des prières canoniques, changer la récitation des sourates. Exemple : après la sourate Fatéha lors de la première rakate réciter une sourate autre que la sourate Tawhid.
  2. Comprendre ce que l’on récite.
  3. Penser à Dieu au travers de sa création, à la nature, à l’univers, à sa propre condition c’est-à-dire comment aurions-nous fait si Dieu ne nous avait pas mis sur le droit chemin, aux bienfaits qu’Il nous a accordés, etc.
  4. Lors du Qounout, invoquer Dieu dans sa propre langue, c’est-à-dire converser avec Dieu dans sa langue maternelle.

Notre adoration ne doit pas être intéressée c’est-à-dire que nous accomplissons nos prières ou effectuons de bonnes actions par intérêt, car lorsque nous n’obtenons pas les récompenses attendues ou désirées nous avons tendance à les délaisser.

Il faut s’armer de patience et d’endurance dans l’adoration c’est-à-dire les effets escomptés ne sont pas obtenus immédiatement. Certaines adorations manifestent leurs effets sur le long terme, par exemple le Namaze de Ghofayla. D’ailleurs, les savants préconisent de formuler l’intention de la manière suivante : « ô mon Seigneur, j’ai l’intention d’accomplir cette adoration pour le reste du temps qui me reste à vivre et si je retire les bénéfices que je dois en retirer alors je te remercie et dans le cas contraire je suis aussi satisfait ».

Ne jamais délaisser le remerciement. Nous devons rendre grâce à Dieu pour nous avoir donné la force d’accomplir toutes ces adorations, car sans son aide rien n’est possible. Agir de la sorte augmente les bienfaits, mais surtout nous aurons de moins en moins tendance à négliger nos prières et nous serons de moins en moins paresseux vis-à-vis des actes d’adoration. En réalité, à travers cet acte, il s’agit surtout d’instaurer un lien fort et sincère avec Dieu. Tout ceci pour nous faire prendre conscience que Dieu ne réside pas dans le ciel, qu’il n’y a pas une distance infranchissable entre mon créateur et moi.

Techniques pour nous éloigner des actes néfastes

Dans cette partie nous n’avons pas l’intention de fournir au lecteur des techniques objectives toutes prêtes, mais plutôt d’inciter chacun de nous, selon nos forces et nos faiblesses, à faire un inventaire des actions négatives que nous avons tendance à accomplir quotidiennement et de trouver des moyens pour y remédier. En effet, toutes les personnes ne sont pas confrontées au même problème, certains seront plus en proie à la colère, d’autre à la jalousie et d’autres encore à la médisance. Il y a autant de maux que d’individus donc il n’y a pas de solutions préétablies.

Par contre, il y a un principe de base : à l’accomplissement de chaque mauvaise action, nous devrons en accomplir une bonne en retour. Autrement dit, à chaque action négative doit suivre une action positive. Par exemple, je décide qu’à chaque accès de colère j’accomplirai le lendemain un jeûne. Il s’agit en quelque sorte de se punir et c’est pourquoi il est de la responsabilité de chacun de se fixer une punition même si accomplir une bonne action ne peut être considéré comme une punition. Ainsi, lorsque Satan nous incitera à commettre une mauvaise action, ce dernier s’y prendra en deux fois avant de nous pousser vers une mauvaise action, car son but est de nous faire accomplir uniquement de mauvaises actions et de nous éloigner des bonnes actions. Mais lorsqu’il verra qu’à chaque mauvaise action suit une bonne action, nous serons amenés petit à petit à délaisser les mauvaises actions.

Cela signifie que les mauvaises actions ne sont pas le fruit du malin génie, ce n’est pas lui qui agit à notre place et c’est bien l’Homme qui est à l’origine de toutes ces actions. Le mauvais esprit se contente de nous appeler à lui et c’est nous qui décidons d’y répondre donc nous sommes seuls responsables de nos actes. Alors qu’en règle générale nous avons toujours tendance à rejeter la faute sur autrui et dans le cas qui nous intéresse ici sur Satan, et ce pour une simple et bonne raison, l’Homme n’arrive pas à assumer sa liberté. Il est beaucoup plus confortable de rejeter la faute sur quelqu’un d’extérieur à nous, d’accuser les autres de notre malheur pour que nous n’ayons pas l’effort à faire de nous remettre en question.

Que retenir du jeûne?

En définitive, le jeûne tel que l’a compris le sens commun est fort éloigné de son sens premier qui est d’atteindre la piété, c’est-à-dire être totalement soumis à Dieu afin de se rapprocher de lui. Le jeûne n’a d’autre but que le contentement et la satisfaction de Dieu. Cela ne signifie pas pour autant que Dieu ait besoin de nos actes d’adoration, qu’il en serait dépendant ou qu’à la limite il en retirerait une quelconque jouissance. Nous sommes les seuls bénéficiaires des bienfaits de nos actes et il est dans notre intérêt de les accomplir. En dernier ressort, nous sommes les seuls à décider de la tournure de notre vie.

Proposé par www.al-misbah.org 

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