Si le chiffre 40 m’était conté

arbaeen-1Comme vous le savez tous, Arbaeen en arabe signifie 40. Et nous commémorons chaque année le 40e de la tragédie de Karbala : le chelum, qui nous réunit en ce jour. Je me suis souvent posé les questions suivantes :

1) Pourquoi commémorons-nous le 40e de notre Imam Houssayn (as) et des Shohada-e-Karbala ? Est-ce par pure tradition ou est-ce qu’il y a des raisons spirituelles et religieuses derrière ces commémorations ?

2) De la même manière pourquoi est-ce que nous commémorons le 40e jour de nos proches décédés ?

3) Est-ce une pratique qui est le fruit de nos traditions ou bien est-ce que cela a un fondement religieux et spirituel ?

On pourrait penser que cela a un rapport avec le retour des captifs de Sham à Karbala. En effet, après avoir été libérés des prisons de Sham, les prisonniers sont revenus à Karbala. Selon certains historiens, cela aurait eu lieu 1 an et 40 jours après la tragédie. D’autres historiens soutiennent que cela a probablement eu lieu 40 jours après Achoura. Toutes ces questions sont nées d’un constat simple : d’une part, nous ne savons pas vraiment que représente le chiffre 40 dans l’Islam et d’autre part, nous commémorons chaque année Arbaeen finalement sans vraiment savoir pourquoi.

J’aimerai que nous tentions d’apporter un peu de lumière à ses mystères, notamment en analysant les points suivants :

  1. Il y a un lien étroit entre ce chiffre et la vie des prophètes
  2. Il existe des hadiths qui invitent les musulmans à commémorer le 40e d’une personne décédée
  3. Nous ferons un petit rappel historique du périple des prisonniers depuis Karbala jusqu’à leur retour en ce lieu de souffrance
  4. Pour finir, nous prendrons le temps de parler un peu de la portée spirituelle du chiffre 40 en Islam

Laissez-moi clarifier un premier point. Nous n’allons pas expliquer pourquoi c’est le chiffre 40 qui a été privilégié par Dieu au lieu du 30 ou du 50 ou je ne sais pas quel autre chiffre. Mais au moins nous essaierons de toucher du doigt quelques-uns des mystères qui se cachent derrière le 40.

Le chiffre 40 et la vie des Saints Prophètes

Le chiffre 40 est indissociable de la vie des prophètes et sa récurrence dans l’histoire de l’Islam est vraiment fascinante. Nous avons tous en tête des exemples précis. Je vous propose d’en évoquer quelques-uns. Prenons ensemble le verset 51 de la Sourate 2 al-Baqarah :

« Et [rappelez-vous] lorsque Nous donnâmes rendez-vous à Moïse pendant quarante nuits !… Puis en son absence vous avez pris le Veau pour idole alors que vous étiez injustes (à l’égard de vous-mêmes en adorant autre qu’Allah) » (Sourate 2 al-Baqarah – Verset 51)

Cet extrait du Saint Coran rappelle le moment où Nabi Moussa fut appelé au mont Sinaï par Dieu afin de lui confier la Thora. Cet épisode met en évidence deux choses intéressantes :

  • Premier point remarquable : inquiet de ce qui pourrait arriver à sa communauté durant son absence, Nabi Moussa va demander à Dieu de désigner son frère Aaron comme représentant afin de préserver les Bani Israïl de l’égarement. Dans la Sourate Ta-ha aux versets 25 à 31 Nabi Moussa dit :

« Seigneur, ouvre-moi ma poitrine, et facilite ma mission, et dénoue un nœud en ma langue, afin qu’ils comprennent mes paroles, et assigne-moi un assistant de ma famille : Aaron, mon frère, accrois par lui ma force ! » (Sourate 20 Ta-ha – Verset 25 à 31)

(Un verset que nous connaissons tous : Rabbi shraĥ Lī Şadrī Wa Yassir Lī ‘Amrī Wa Aĥlul `Uqdatan Min Lisānī Yafqahū Qawlī Wa Aj`al Lī Wazīrāan Min ‘Ahlī Hārūna ‘Akhī Ashdud Bihi ‘Azrī)

De la même manière, notre Saint Prophète, soucieux de l’évolution de sa communauté après sa mort, avait désigné Imam Ali (as) pour le succéder afin de préserver l’Ummah et le message de l’Islam : Imam Ali (as) était pour le Saint Prophète (saww) ce qu’Aaron était pour Nabi Moussa (as). Quoi de plus essentiel que de préserver l’héritage culturel, spirituel et religieux que nous laissons derrière nous. Cela n’est possible que grâce à l’enseignement et la transmission grâce à nos écoles et nos madressa et la responsabilisation des nouvelles générations.

  • Deuxième point remarquable : Nabi Moussa ignorait que son séjour au mont Sinaï allait durer 40 jours. Il pensait que cela durerait 30 jours. Il avait donc annoncé à sa communauté qu’il serait parti 30 jours. Dans la sourate Al-Araf verset 142 :

« Et Nous donnâmes à Moïse rendez-vous pendant trente nuits, et Nous les complétâmes par dix, de sorte que le temps fixé par son Seigneur se termina au bout de quarante nuits. Et Moïse dit à Aaron son frère : “Remplace-moi auprès de mon peuple, et agis en bien, et ne suis pas le sentier des corrupteurs”. » (Sourate 20 al-Araf – Verset 142)

Mais au bout de 30 jours, ne le voyant pas revenir, certains décidèrent d’adopter le veau d’or comme idole. Ce ghaybat (occultation) de dix jours de Nabi Moussa était un test pour mesurer la foi des Bani Israïl. De la même manière, le ghaybat de notre 12e Imam (as) est un test pour mesurer notre foi et notre discipline, nous fidèles des Ahlulbayt (as). La question est de nous demander : est-ce que nous aussi, d’une certaine manière, n’avons pas fabriqué nos propres veaux d’or : pour certains c’est peut-être l’argent, pour d’autre c’est peut-être la vénération d’acteurs ou de sportifs : je suis sûr que l’on connaît mille fois mieux toute la carrière de grands acteurs et autres grandes stars du ballon rond que la vie de Mahdi (as). Non ?

Voici autres exemples du lien entre la vie de nos prophètes et ce fameux chiffre 40 : les règnes de Nabi Dawoud et de Nabi Sulayman ont duré 40 ans; notre Saint Prophète (saww) a fait l’annonce de la prophétie à l’âge de 40 ans; l’argile dans laquelle a été façonné Nabi Adam fut modelée pendant 40 jours; ou encore le déluge du temps de Nabi Nouh a duré 40 jours.Je suis certain que vous trouverez bien d’autres exemples, si on cherche un peu…

Raisons de la commémoration du 40e de notre Imam (as)

Essayons d’expliquer maintenant pourquoi il est recommandé de commémorer le 40e d’un proche décédé. Profitons-en pour citer les traditions qui soutiennent cette pratique. Le Saint Prophète (saww) a dit que : « la terre pleure le décès d’un croyant durant une période de 40 matins. » Ces quarante jours de souvenir sont une manière d’honorer la mémoire de nos proches défunts. De la même manière, lui donner d’ablution funéraire (ghusl-e-mayyat) ou préparer de la nourriture pour les proches des défunts sont d’autres manières de l’honorer. C’est une pratique très recommandée en Islam. Lorsque Ja’far le frère d’Imam Ali (as) était décédé, il avait ordonné à son entourage : « préparez de la nourriture pour cette famille, car elle mérite que nous la soutenions dans ces moments de deuil. »

Je ne peux m’empêcher de penser à une réalité de nos communautés : c’est absolument vital d’honorer nos défunts comme nous le faisons. Mais c’est tout aussi important de ne pas attendre qu’une personne soit décédée pour l’honorer. Comment ? En lui témoignant notre respect et notre affection. C’est souvent lorsque les gens meurent que nous prenons conscience de son absence et de ce que nous aurions aimé partagé avec lui. Beaucoup prennent du plaisir à dire du mal d’une personne. Mais quand ce dernier meurt, miraculeusement il lui trouve qualité et se disent triste de sa disparition. Mais est-ce vraiment sincère ou est-ce là uniquement l’expression de la peur de la mort de ces gens ?

Il y a des fondements concrets dans cette commémoration. Commémorer le 40e n’est pas une tradition, mais recommandée dans l’Islam. Mais en raison de notre ignorance, c’est devenu une coutume comme tant d’autres. S’il est recommandé de commémorer le 40e de nos proches décédés, alors imaginez l’importance de la commémoration du 40e d’Imam Houssayn (as), l’un des 14 musulmans les plus parfaits de la création et le plus admirable que la terre a eu le privilège de porter. Arbaeen est une commémoration en accord avec la Sunna du Saint Prophète (saww).

Imam Baqir (as) expliqua que les cieux ont pleuré sur Imam Houssayn (as) durant 40 jours, se levant rouge et se couchant rouge. Après 40 jours de souvenir de la tragédie de Karbala, le jour d’Arbaeen, nous récitons le zyarat Arbaeen afin de renouveler l’allégeance et l’obéissance que nous avons promises à notre Imam le jour d’Achoura à travers le zyarat Achoura. Imam al-Askari (as) a expliqué qu’il y a cinq signes qui permettent de reconnaître un vrai croyant :

  1. Effectuer les 51 rakaats de prières journalières (dont 17 sont obligatoires),
  2. Le port d’une bague sur la main droite,
  3. Prononcer de manière intelligible et claire « bismilla ar-Rahman ar-Rahim » durant les prières,
  4. Se prosterner sur la terre, de préférence la terre de Karbala
  5. Et enfin effectuer le Zyarat Arbaeen.

40 jours de périples depuis la capture à la libération et au retour à Karbala

Imam Sajjad (as) et Bibi Zaynab (ahs) furent les premiers à nous enseigner la commémoration d’Arbaeen lorsqu’ils sont revenus à Karbala après leur libération. Deux théories existent. La première dit que le retour à Karbala a eu lieu 40 jours après Achoura. La seconde dit quant à elle que les survivants sont restés en prison à Sham avant d’être relâchés et de revenir à Karbala 1 an et 40 jours après Achoura. Mais concentrons-nous plus spécifiquement sur la première théorie.

Selon les historiens, après Shame Ghariba (le soir après le jour d’Ashoura), les prisonniers quittèrent la plaine de Karbala le 11 Muharram 61 AH pour arriver à Kufa le 12 Muharram 61 AH, distante d’environ 80 kilomètres. À Kufa, où bibi Zaynab (ahs) donna son premier discours historique. Ils restèrent en prison environ une semaine. Le 20 Muharram 61 AH, ils furent conduits à Sham auprès de Yazid, où ils arrivèrent le 1er Safar 61 AH. Sur leurs périples vers Damas, ils ont traversé les villes de Tikrit, de Mossoul puis Alep avant d’arriver à Sham.

À Tikrit ils traversent la ville sous les insultes et les jets de pierres des musulmans, sous les pleurs des chrétiens de la ville horrifiée de voir les musulmans traiter ainsi les descendants du Prophète de l’Islam. À Mossoul, une grande parade fut organisée pour fêter la victoire du pouvoir contre soi-disant des rebelles. On exhiba les prisonniers dans les rues de Mossoul comme des trophées. Après le départ des captifs, lorsque la population découvrit la véritable identité des prisonniers, environ 4000 personnes se révoltèrent contre le gouvernement local. À Alep, la caravane s’arrêta près d’un monastère où un vieux moine prit soin de la tête d’Imam Houssayn (as). La pierre où fut posée la tête de notre Imam existe encore avec du sang frais dessus.

C’est difficile de croire que les prisonniers soient restés un an en prison à Sham. Deux raisons à cela :

  1. Il y a d’abord la portée et la puissance des discours prononcés par Bibi Zaynab (ahs) et par Imam Sajjad (as) dans la cour de Yazid. Ces deux discours avaient eu un tel impact sur la population que la colère commença à monter au sein de la population. Cette montée du mécontentement et de la contestation était un danger politique pour Yazid. Garder ces captifs en prison était une véritable menace pour son pouvoir.
  2. Il y a ensuite la présence de Hind épouse de Yazid et celle de son fils qui étaient de fervents fidèles des Ahlulbayt (as). Hind qui a grandi au contact des Ahlulbayt (as) ne pouvait laisser faire Yazid durant plus d’un an.

Arrivée à Sham le 1er Safar 61 AH, la caravane avait parcouru presque 900 kilomètres par le nord de la Syrie. Ils restèrent dans les prisons de Damas durant une dizaine de jours avant d’être libéré par Yazid et revenir à Karbala le 20 Safar 61 AH. Contrairement à l’arrivée, le trajet de retour vers Karbala fut moins court, car la caravane prit une route directe par le sud de Damas. Et c’est ainsi qu’ils arrivèrent à Karbala le 20 Safar 61 AH. Jabir Ibn Abdoullah Ansari était présent sur les lieux à l’arrivée de la caravane. C’est ce jour-là que fut commémoré le premier Arbaeen de notre Imam Houssayn (as).

La dimension spirituelle du chiffre 40

J’aimerai enfin évoquer avec vous la dimension spirituelle du chiffre 40. Ce chiffre a une résonance particulière dans l’Islam et dans le développement spirituel des êtres humains. Pour poser le décor, citons quelques exemples de hadiths ou de pratiques qui sont des invitations à l’élévation spirituelle :

  1. Ceux qui récitent le dou’a-e-ahad durant 40 jours seront au nombre de ceux qui aideront notre 12e Imam (as)
  2. Ceux qui récitent le zyarat Achoura durant 40 jours verront leurs prières exaucées
  3. Ceux qui font du commérage (ghibat) verront leurs prières ne pas être acceptées durant 40 jours, c.-à-d. qu’ils n’en tireront aucun bénéfice spirituel. Plutôt que de chercher à mesurer la taille de nos péchés, il est parfois bien plus salutaire de se demander contre qui nous avons désobéi en commettant un péché.
  4. Celui qui mémorise et préserve 40 hadiths sera ressuscité en compagnie des savants aux jours de la résurrection.

En réfléchissant un peu, on réussira à nous rappeler de 40 hadiths. Mais est-ce pour autant une garantie pour être au nombre des savants au jour de la résurrection ? Non ! Même un enfant de 3 ans peut apprendre par cœur des hadiths. Il n’y a rien d’exceptionnel à cela. Ce qui mérite cette grande récompense c’est au contraire la capacité à les comprendre, à les appliquer dans nos vies et à les transmettre aux générations futures.

Tenez par exemple : « ne faits pas à autrui ce que vous n’aimeriez pas qu’on vous fasse. » Ou encore, « dormez peu, mangez peu, parlez peu » ou encore « la langue est blessante. Ainsi si on la libère elle offensera. » Sincèrement est-ce que nous appliquons tous ces hadiths dans nos vies ? Pas vraiment, me semble-t-il…

L’être humain a une particularité. De nos jours, beaucoup de psychologues mettent en avant le fait qu’il faille environ 6 semaines c.-à-d. 40 jours à une personne pour changer durablement son mode de vie. Notre Saint Prophète (saww) a déjà évoqué cela dans le hadith suivant : « quiconque dédie 40 jours à la vénération de Dieu, une source de sagesse jaillira de son cœur et se déversera sur sa langue. »

On peut penser que dédier 40 jours à la vénération de Dieu est une chose facile. Mais imaginez par exemple la discipline nécessaire pour effectuer en temps et en heure durant 40 jours ses prières quotidiennes ?

Une personne, qui durant 40 jours travaille sur lui-même pour se comporter selon les principes islamiques verra ces principes devenir une seconde nature chez lui. Lorsque l’on s’efforce durant 40 jours de se lever le matin pour faire la prière du Fajr, au bout des 40 jours cela deviendra naturel et normal. Il en est de même pour toutes les pratiques religieuses. Si nous parvenons à nous imposer cette autodiscipline, au bout de 40 jours, prier en temps et en heure deviendra une seconde nature chez chacun d’entre nous, moi étant le premier concerné.

Durant les 10 jours de l’Ashre Achoura, les alims qui nous rendent visite, nous transmettent l’enseignement de nos Massoumines (as) et nous invitent à appliquer dans nos vies les principes islamiques comme le respect de l’autre, l’honnêteté, le pardon ou encore le refus du mensonge ou de la médisance. Et durant les jours qui suivent Achoura, nous sommes encore imprégnés par le sacrifice de Karbala et en général, nous essayons tous de mettre en pratique ce que nous avons appris.

Et j’ai envie de croire que Dieu nous a laissé 40 jours jusqu’au Chelum pour appliquer ces leçons apprises durant les 10 jours jusqu’à Achoura. Si durant les 40 jours qui séparent Achoura de Chelum, nous faisons l’effort de devenir de bonnes personnes, respectueux de l’Islam alors je vous garantis que nous serons meilleurs qu’avant le début de Muharram.

Que faut-il en retenir

Dans le Saint Coran, Sourate 46 al-Ahqaf, verset 15, il est écrit :

« Et Nous avons enjoint à l’homme de la bonté envers ses père et mère : sa mère l’a péniblement porté et en a péniblement accouché ; et sa gestation et son sevrage durent trente mois ; puis quand il atteint ses pleines forces et atteint quarante ans, il dit : “Ô Seigneur ! Inspire-moi pour que je rende grâce au bienfait dont Tu m’as comblé ainsi qu’à mes père et mère, et pour que je fasse une bonne œuvre que Tu agrées. Et fais que ma postérité soit de moralité saine. Je me repens à Toi et je suis du nombre des soumis”. » (Sourate 46 al-Ahqaf – Verset 15)

Ce verset parle de l’âge de la maturité spirituelle et intellectuelle de l’être humain. Selon certaines traditions de nos Saint Massoumines, même Shaytan s’étonne de voir une personne de 40 ans n’ayant toujours pas trouvé le chemin vers Dieu. N’attendons pas d’être aux portes de la mort pour ouvrir les yeux, changer et nous tourner vers Dieu. Qui sait quand cette porte s’ouvrira. À nous de saisir toutes les opportunités et l’inspiration pour changer. Saisissons-les pour nous tourner vers Dieu.

En conclusion, pour atteindre cette maturité, il nous faut répondre à cette invitation au changement et à la perfection c.-à-d. 40 jours de dévouement et de respect aux principes islamiques : 40 jours à se lever le matin pour prier, puis 40 autres jours à ne plus dire du mal des autres, puis 40 jours à lire chaque matin le Saint Coran et ainsi de suite. C’est cela le chemin de la perfection qui nous est offert.

Arbaeen 2012/1433
Préparé et proposé par www.al-misbah.org

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